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Texte Libre

Lire, écrire, publier

Cher lecteur,


Je te fais une copie du courrier que j’ai envoyé à une élève, en réponse aux questions qu’elle se posait à propos de la lecture et de l’écriture. J’aurais pu choisir de reformuler ses questions et d’en faire une dissertation, mais le sujet est trop large et constituerait plutôt l’objet d’un essai. J’ai donc essayé de répondre comme ça, sur le ton de la conversation, mais c’est parfois du cours à peine dissimulé. Elle voulait savoir pourquoi, alors qu’elle prend plaisir à lire, elle a de la peine à « restituer » ses émotions, à « parler sur »  le livre , à tenir un discours critique…

Il me semble intéressant de faire partager cette réponse à d’autres lecteurs qui s’interrogent peut-être de la même manière.


* * *


Il me faut donc répondre à l’éternel sujet de dissertation : « qu’est-ce que l’œuvre d’art ? » qui, aux dires de mes professeurs, est finalement la question vers laquelle n’importe quel sujet littéraire finit toujours par glisser.

Je vais, pêle-mêle, agripper quelques aspects de la question, non pas comme dans une dissertation, mais comme lors d’une conversation honnête, sans chercher une réponse définitive de cours magistral, qui n’existe pas et qui ne servirait à rien ; me conformant en cela à l’usage prescrit par Montesquieu : « il ne faut pas toujours tellement épuiser un sujet, qu’on ne laisse rien à faire au lecteur. Il ne s’agit pas de faire lire, mais de faire penser » (L’esprit des lois).


Tu évoques pour commencer « l’acte de lire », qui serait si intime qu’on assisterait à une « défloraison » en mettant à nu le plaisir qu’il a procuré : cette « sensation surprenante », ce « flux […] d’émotions ».

Je ne puis m’empêcher de te conseiller Le plaisir du texte de Roland Barthes, c’est un livre court mais qui suppose une culture littéraire, linguistique, philosophique et psychanalytique assez approfondie. Aussi ne vais-je pas en faire un compte-rendu, mais y ferai-je allusion quand la nécessité imposée par tes questions s’en fera ressentir. D’autant plus que ma façon de construire mes cours – architecture vivante que beaucoup, dussent-ils vivre mille ans, ne peuvent percevoir, parce qu’ils sont myopes ! – doit beaucoup à cet auteur, un « an-archiste » de la langue… La voix de la recréation.


* * *


La question ainsi reformulée serait : pourquoi le texte procure t-il à son lecteur un certain « plaisir » voire une « jouissance » ?


Comment s’opère ce phénomène ?

De quelle nature est la relation qui s’installe entre l’auteur (/ narrateur) et le lecteur ?

 

Tout d’abord, la lecture est une pratique relativement restreinte : un épiphénomène de la communication langagière qui elle-même ne représente qu’une des formes multiples que revêt la communication humaine.

Pour simplifier les choses, il nous faut distinguer la langue, le discours et le langage.

La langue d’abord. On entendra par langue, « le système de signes » (tel qu’on peut l’étudier « en lui-même et pour lui-même » (Saussure) ; c’est l’objet de la linguistique). La grammaire a pour objet de définir des normes (elle est normative : impose des règles, idéologiques, elle distingue ce qui est permis ou non !) alors que la linguistique adopte une approche plus scientifique en décrivant des fonctionnements, sans a priori culturels.

La langue peut être étudiée dans sa synchronie (à un moment précis de son histoire) ou dans sa diachronie (dans son processus d’évolution). On étudie des fonctionnements, des structures liées au signe. Il est important de souligner qu’elle repose sur l’arbitraire du signe : en lui-même, à la différence du symbole, le signe n’a pas de contenu sémantique (la sémantique = étude du sens). On étudie alors la morphologie et la syntaxe. La langue – et plus largement la culture – structure (« formate ! ») notre organisation cérébrale1. Comme le dit Chomsky, il y a même de fortes chances pour que la structure profonde de toutes les langues humaines (aussi différentes fussent-elles) soit la même, car n’importe quel être humain peut en faire l’acquisition. Il faut tout de même préciser que le cerveau humain est physiologiquement le seul à pouvoir accueillir ces structures. Je serais tenté d’évoquer la métaphore informatique : si ton processeur n’est pas assez puissant, tu ne pourras pas installer le système d’exploitation, Linux par exemple, mais c’est bien le système d’exploitation qui va organiser le fonctionnement de la machine, et pas le contraire ! (Par voie de conséquence, Windows peut planter sans que le processeur ou le disque dur soient HS !)

Les langues humaines reposent sur la double articulation du langage : le Sa (signifiant), le signe linguistique représentant est sans rapport avec le (signifié) la chose évoquée. Autrement dit, les signes sont agencés entre eux sans aucun rapport entre l’objet désigné et la forme phonique qu’il revêt.

La langue se développe suivant deux axes mêlant une combinatoire horizontale, le plan syntaxique et un plan vertical ou s’opère une substitution, une sélection discriminante sur le plan paradigmatique. Mais je l’ai déjà expliqué en classe. (voir « l’ordinateur de la langue »)


Après ce petit aperçu de linguistique rudimentaire, je dois évoquer un terme plus « large » : le langage2. Le langage est une capacité humaine à utiliser une langue. C’est la mise en œuvre du système de signes (étudié aussi par la linguistique et la sémiologie). D’autres éléments que la langue elle-même entrent dans la réalisation de la communication langagière : et la langue devient inséparable des codes sociaux et des symboles qui l’accompagnent dans la situation d’énonciation. Une certaine distorsion entre les différents codes utilisés permet même de traduire des sensations qui sont inaccessibles tant au plan symbolique (celui de l’inconscient, véhiculé par l’image) que purement linguistique, c’est un mélange complexe de tout signes, où mon « para-langage » voit le jour…


Le discours lui, (la parole) est centré sur le message. La langue est un produit social collectif alors que le discours est un phénomène langagier individuel. C’est la mise en scène d’un acte de langage personnel dont le code est la langue, mais pas seulement elle. C’est le message pris dans sa situation d’énonciation, dans sa réalisation.



* * *

 

 

Le discours oral, appartient à une énonciation directe. Il a l’avantage, comme le pensait Socrate, et aujourd’hui le linguiste A. Culioli, dont on ne connaît les travaux qu’à travers ses étudiants, d’être inséparable de la situation d’énonciation. Ainsi il ne peut échapper à la maîtrise de son énonciateur et entre dans une relation inter-individuelle, qui fait que le destinataire est choisi et que la transmission devient personnelle, inséparable de la relation humaine ; le discours s’enrichit de surcroît des autres signes extra-linguistiques. Dans le dialogue, Socrate trouvait sa forme de communication privilégiée parce que le récepteur, au cours de l’échange ne pouvait avoir de fausse interprétation sans que l’émetteur ne s’en rendît compte et ne corrigeât l’erreur. De même, la pensée dans le cadre d’une confrontation , est suscitée par l’acte de parole. C’est le principe de la « maïeutique » (l’accouchement des esprit : sa mère était sage femme !). – L’accouchement, ce n’est pas toujours agréable, c’est pourquoi le philosophe en retour est souvent payé de haine ! Au sortir de l’œuf, l’ovovivipare est déjà prêt à mordre ! – Cependant, le philosophe est prisonnier de son propre discours. Il pense, grâce à la langue, maîtriser un concept et c’est l’inverse qui se produit souvent ! D’autre part, la brièveté des échanges oraux et l’implication trop sensible du récepteur dans la SE, fait qu’une pensée élaborée longuement a de la peine à vivre dans le dialogue. Le texte a cet avantage qu’il ne met pas le récepteur à la question ! L’intimité du lecteur est préservée et du coup, c’est une autre forme de connivence qui s’installe.


Le discours écrit est différé. Le texte « utilitaire », l’e-mail, la lettre (non littéraire), répondent à des aspirations proches du discours oral car la situation référentielle est connue des deux communicants. Et je ne vais pas m’attarder la-dessus. Du point de vue de son émission (fonction expressive) le discours écrit ne répond pas aux mêmes désirs de communication.

 

Nous allons donc aborder le problème du discours littéraire. Quelle est sa spécificité ?

 


Le temps, qui scinde l’acte de communication est un abîme. Les mots changent, évoluent, le cadre3 référentiel est parfois totalement inaccessible (Ex : le Moyen-Age) et une grande culture linguistique, littéraire, philosophique, historique, psychanalytique devient le préalable à toute appropriation du discours. Il nous est alors nécessaire de savoir où il plonge ses racines et où il darde ses antennes.

Attention cependant, si l’histoire littéraire est intéressante pour connaître les conditions de production et les contraintes génériques, elle « n’explique » rien.


Le texte est une structure signifiante au-delà de son contexte, par les rapports qu’il entretient avec un hypertexte (palimpseste) et un univers sociolinguistique. En effet, du point de vue des thèmes abordés, la littérature n’est pas très variée : les préoccupations humaines quasi-néolithiques, s’y manifestent : l’amour, la mort, la question métaphysique… (Propp décèle 36 fonctions (voir analyse actantielle) possibles dans le texte narratif).

La notion de palimpseste évoquée par Gérard Genette, tend à démontrer que l’écriture est prise dans un double mouvement individuel et collectif. En réalité, l’œuvre recèle les traces de textes antérieurs qui, absorbés par l’auteur et variablement assimilés, resurgiraient – mis au « goût du jour », ou totalement réinvestis par un nouvel auteur. C’est peut-être pour cette raison que la propriété littéraire est une idée très récente. Rutebeuf se plaignait qu’on n’appréciât pas ses travaux au point de le vouloir nourrir ! L’avènement de la classe bourgeoise a fait de la production littéraire un bien de consommation soumis aux lois du marché – voilà pourquoi il n’y a plus d’œuvres littéraires ! – et depuis le XIXème, « le propriétaire » des textes réclame ses droits ! Il fait cela pour vivre, comme l’équarrisseur qui charrie ses cadavres… C’était vrai pour Maupassant ou Théophile Gautier et aujourd’hui, ça dépasse l’entendement : on vend des Da Vinci Code ! C’est de l’Arlequin ésotérique, mais sa se vend, ça existe parce que ça se vend : le livre lui-même n’existe pas, c’est à l’aune de ses ventes qu’il est jugé. (Il y a bien quelques catholiques – ou des journalistes – résurgences des temps paléolithiques, assis à la droite de leur Christ, qui parlent des « thèses » de l’auteur… « heureux les pauvres d’esprit…»)

Au moyen-âge, et au début de l’époque moderne, l’auteur n’avait pas conscience d’en être un : chacun apportait sa pierre à l’édifice commun de la littérature. Un acte non encore individualiste. « Nous sommes des nains sur des épaules de géants, mais nous y verrons plus loin qu’eux » disent les auteurs de la renaissance qui ont conscience d’être héritiers d’une culture qu’ils ont en charge de faire évoluer. Alors que l’auteur de droit divin, celui qui sort tout son génie de sa pauvre carcasse, identifie sa production comme une propriété personnelle ! Pauvre schizophrène ! Apportez-lui ses gouttes ! Ce serait oublier, comme l’explique Jung, que notre inconscient renferme aussi bien une histoire personnelle, qu’un fatras de symboles issus du grand miroir collectif et qu’on aurait tort de prendre pour soi seulement. Image médiévale du microcosme et du macrocosme qui n’est plus très « fashion » actuellement !




Mais il y a aussi un en deçà du discours : d’abord, l’énergie qui pousse à sa production n’est sans doute pas de nature intellectuelle : elle naît au plus profond de la vie émotionnelle du sujet. On peut réfléchir à la proposition de Freud qui voit dans l’art (en général) un acte de sublimation. Si on se replace au cœur de sa théorie psychanalytique4 : la libido, une énergie de nature sexuelle (hormonale, dirait aujourd’hui le chimiste que Freud n’avait pas attendu) serait le moteur de tous nos désirs. Et pour peu qu’ils puissent être assouvis, il n’y aurait pas de problème, mais la nature sociale de l’homme l’oblige à intégrer un certain nombre de tabous sociaux, de lois fondamentales (interdit de l’inceste, hexogamie5…). Il doit alors refouler son désir « interdit », en subit un traumatisme qui marque son entrée progressive dans la vie culturelle, mais ce désir rejeté, marqué au fer rouge de la culpabilité, ne dit pas son dernier mot : à l’instar du rêve, il va prendre d’autres formes pour s’exprimer. « L’inconscient s’exprime en images » dit Jung et le langage est impropre à en saisir le défilement et les nuances. A travers l’art, l’énergie issue des désirs inconscients serait « sublimée », c’est-à-dire qu’elle utiliserait cette forme d’expression privilégiée. (Pour les moins raffinés, il leur reste le travail ! Ah ! Après douze heures de tripalium, je te leur en ficherais moi de la libido !)


Le texte évoque un thème, mais son propos est fortement codifié. Depuis que les grecs ont fait entrer dans des modèles culturels fortement pris en charge par les instances sociales, ce qui n’étaient à l’origine que débordements festifs orgiaques (Cf. Grandes Dionysies…) devient une œuvre d’art : une production qu’une société donnée choisit, à un moment donné comme représentative d’elle-même. Remarquons au passage que pour cette raison, l’artiste n’est véritablement compris qu’à posteriori, car sa lucidité individuelle n’est pas en phase avec la propension collective à l’aveuglement ! Ainsi, Sainte-Beuve, le fameux critique du XIXème, appréhendait-il l’œuvre de Baudelaire comme les poèmes « d’un enfant de cinq ans » !6 Il en va de même pour John Kennedy Tool…


Alors finalement, il s’agit de laisser libre cours à sa libido ? (Le contraire s’avèrerait impossible : si on veut ne pas la laisser vivre du tout, les traumas s’accumulent et ça gonfle, ça gonfle et… je te laisse deviner la suite. C’est ce qui se passe un peu dans nos sociétés actuellement…). Oui, mais proprement ! On emploie des belles figures, on passe par les genres littéraires : tu choisis ta forme d’expression, ton école, la révolution que vous voulez accomplir entre amis pour renverser sans dessus dessous la façon ancienne… Et puis là, bien dissimulée, tu peux sortir ton masque. Mais le modèle, image du père fondateur, demeure difficilement détrônable.


Voilà pour le message, un simulacre déjà ! Mais en plus c’est une structure, une architecture qui signifie ce que sa syntaxe communique en elle-même, et chaque mot a le (/les) sens que le dictionnaire veut bien lui attribuer. Mais en dehors de cela, le message est une variante de ses confrères, un palimpseste, dont il est le copiste scrupuleux mais avec lequel il entretient sans le savoir un rapport ironique. Tu copie le père, mais cette copie même comporte des variantes propres à ridiculiser le modèle. Au delà de cette mise en abîme, l’architecture est signifiante, la longueur, la forme versifiée, le souffle (Claudel) et même les modèles souterrains qui « inspirent » les associations, les champs lexicaux, voir une sorte de code secret qui réside dans les raisons de l’agencement des structures. Tout cela peut constituer une structure symbolique du texte dont l’étendue n’est pas finie, dynamique autant que le symbole lui même lorsqu’il continue de s’exprimer à travers des âges. Comme en architecture, un château n’est pas seulement l’ensemble des pièces qui le composent. Il est hautement symbolique : ferme les yeux et regarde un peu la vieille image de château qui se profile ! C’est pas un Vauban n’est-ce pas ? L’étude de cette structure n’a nul besoin de s’encombrer de la biographie de l’auteur dans la mesure où il n’est que le dépositaire inconscient d’une symbolique collective.

Le malheur, c’est que cette structure n’est pas séparable de l’énonciation, du discours. Cette séparation n’est qu’une hypothèse d’école. Il n’y a pas de pensée sans langage, ni de langage sans langue, mais aucun de ces éléments n’est véritablement dissociable. Si le discours prenait le pas sur la langue, la dominait, on pourrait croire que la liberté existe. Mais « la langue est fasciste » (Barthes7). Par exemple l’ordre syntaxique (S+V+Cplmt) pose le sujet, la personne, comme dépendante de son objet, ainsi « tu es ce que tu fais », si ce que tu fais est « mal », « tu es mauvaise » (tu reconnaîtras ici mon cours de collège !). Le monde en Français ne peut-être pensé qu’en terme de féminin ou de masculin – et le reste ? et bien on ne sait guère ce que c’est ! Cela existe sans doute, mais hors-champ –, à travers une dualité indépassable…

La structure est dépositaire du pouvoir qui s’y dissimule. Ainsi, il n’y a pas une langue du pouvoir, mais un pouvoir aux formes multiples qui a pris possession de la langue et impose son dogme. C’est de cette encoignure ténébreuse que la littérature doit l’extirper. Mission éminemment politique ! Et qui n’est en rien liée au discours politique lui-même : ex : un certain discours peut très bien se présenter comme émancipateur dans son propos tout en reproduisant les schèmes du pouvoir qu’il prétend combattre ! La langue est « globalement assertive » (même si des possibilités d’exprimer la modalité – le subjonctif par exemple ! – existent) et elle prend le pouvoir d’une manière ou d’une autre sur son récepteur.

Voilà ce que langage a de « grégaire » pour Barthes.


Comment la parole littéraire échappe-t-elle donc à cet empoisonnement ? En devenant « an-archiste », Le texte propose un langage atopique : tout en ayant l’aspect du langage ordinaire, parfois même jusqu’à obéir aux codes avec perfection, il laisse entrevoir dans ses interstices, le décalage, la nouveauté, la rupture essentielle qui le fait exister. Il a par rapport au monde une fonction utopique dans la mesure où ce qui se joue alors, cette destruction systématique du bien codifié, renvoie au monde une image nouvelle. Ce qui n’empêche pas le pouvoir de « récupérer » l’œuvre, ne serait-ce qu’en lui infligeant un statut social ou une valeur marchande…


Mais pourquoi le texte ?


L’auteur est en « demande » par rapport à son lecteur indistinct, inconnu et qu’il ne connaîtra jamais. Il extériorise son désir sans en attendre qu’un retour social : celui de la consécration et la puissance (au sens sexuel du terme que l’argent va lui conférer). Il y a là une sorte de prostitution si l’on vit dans une société où tout est économique. Si l’auteur n’en retire rien, alors là, c’est autre chose… Vis-à-vis du critique, l’attitude de l’auteur est encore plus ancillaire.

Barthes qui prétend ne pas se sentir « l’âme d’une mère » ne goûte pas forcément le « babille » névrotique de cette demande. Il se trouve face à une situation d’ennui : « l’écriture est la science des jouissances du langage, son kamasutra ». Le texte « frigide » est une « demande avant que ne se forme le désir » : de la névrose.


Pour Barthes, le plaisir du texte naît de cette rupture entre le dit et le non dit, la règle et son contournement. Il compare cela avec l’érotisme du bout de peau qu’on laisse entrevoir.

Mais d’où vient donc qu’un texte produit en nous du plaisir ou – mieux – une jouissance.

Il y a d’abord, le plaisir de l’oubli : par l’identification à un personnage, on peut tout bêtement oublier un quotidien décevant. On peut vivre en imagination, des aventures humaines inaccessibles, et s’enrichir de l’expérience d’autrui (autobiographie) – fût-elle fictionnelle (roman d’initiation, conte philosophique) – des situations insolites, savourer, l’air impassible, entre deux pages minuscules, la violence inouïe que les mots suggèrent au théâtre de notre esprit. Ainsi Proust nous dit que la vie d’un personnage de roman est trépidante en regard de la nôtre : il n’arrive que des aventures extraordinaires à ces gens-là ! Tandis qu’à nous… Il faut malheureusement avouer que le quotidien routinier de l’homme esclave des autres ne laisse guère de place au fantasque !

L’œuvre littéraire permet – à un moindre degré – de comparer son existence à celle des personnages : l’auteur formule des sentiments, des sensations, suscite des émotions qui étaient jusqu’alors pour le lecteur, du domaine de l’indicible. Soit que la situation présentée fût véritablement surprenante, soit que la mise en œuvre du réalisme subjectif la lui rendît plus vraie que nature ! La similitude des expériences humaines permet de trouver un échos à son angoisse dans la destinée imprimée des êtres de papier, c’est de l’identification. On voit bien au théâtre quel rôle joue la Catharsis ! Elle « purge les passions », sa fonction sociale est lénifiante. L’identification permet de mettre en évidence aussi le principe d’empathie, profondément civilisateur : tu es capable d’éprouver à la place de l’autre, ce qui te fait accéder à un état supérieur de la conscience : abstraire une situation et l’envisager comme potentiellement la tienne. Ainsi, l’on sort d’un état individualiste pour adopter, le cas échéant un comportement altruiste. C’est pourquoi une œuvre littéraire s’appuie sur ce qui est commun aux hommes et non sur leurs dissemblances !

Il y a bien sûr aussi, le jeu qui se joue intellectuellement avec l’auteur, autour de l’effet d’attente, de l’effet de surprise… A propos des grands romans du XIXème, Barthes explique qu’on prend du plaisir à construire sa propre lecture, qu’on ne lit pas tout, que ce serait harassant. C’est un jeu de cache-cache.

L’œuvre littéraire peut avoir une visée argumentative, ainsi elle constitue pour le lecteur, l’occasion d’un véritable cheminement intellectuel qui confronte sa vision du monde avec une situation émotionnelle propre à la modifier. Par exemple, le Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo est une narration entièrement au service de l’édification. Pour faire passer les idées des Lumières, – révisons un peu ! – les écrivains du XVIIIème ont mis à contribution tous les genres littéraires possibles. La littérature est donc apte à vulgariser des pensées philosophiques qui resteraient sans cela absconses pour le plus grand nombre. Tu éprouves donc aussi le plaisir d’apprendre. Une lucidité accrue s’empare de toi qui est productrice de plaisir, car une nouvelle perception du monde se traduit nécessairement par une plus grande compréhension et partant, une meilleure maîtrise. Mais cette lucidité est une arme à double tranchant : tu perçois en même temps l’absurdité des actions humaine et tu entrevois l’avenir où conduit la futilité de leur motivation ! cela rend pessimiste.



Quand tu lis une histoire et que sans t’en rendre compte, les mots glissent sur toi et que tu en viens à en oublier l’existence, l’œuvre devient le prétexte à une rêverie personnelle qu’elle suscite. Tant mieux ! Plus le lecteur est sollicité, plus son imaginaire se met en branle et plus l’œuvre joue son rôle : « être avec qui on aime et penser à autre chose »… Car le plaisir ne sort pas de ce paquet de papier, mais bien de toi ! Ceux qui n’aiment pas lire ne voient pas comment ils pourraient prendre du plaisir avec un truc pareil – alors que de plonger les dents dans un bon Mac Do bien gluant… –


Le style de Céline est particulièrement propice à l’inclusion du lecteur dans le processus créatif.8 En effet, à force de se glisser dans la perspective d’une pensée ébauchée, on finit par penser comme Bardamu et par faire le voyage.

La lecture permet de créer, elle stimule l’imaginaire bien mieux qu’un film où le rythme est dicté par le flot des images qui pénètrent l’inconscient sans laisser le temps à la rêverie de s’installer. Tout l’espace est rempli, c’est creux…



Le plaisir naît de la rupture.

Pour Barthes, il y a « deux bords » : la langue conforme d’une part et « le lieu de son effet » d’autre part.

Le plaisir est dans la perversion du texte : c’est ce que je vais faire par ma lecture de ce texte conforme, c’est dans « l’intermittence de l’apparition disparition » que le plaisir naît.

On éprouve, avec le roman à suspens, le plaisir du dévoilement progressif qu’il compare au strip-tease. Mais il lui oppose « le plaisir plus intellectuel », plus freudien, du texte qui dénude sans laisser rien voir. C’est dans l’asyndète que la participation au processus créatif se joue, c’est à cause de ce qui n’est pas dit, ou de ce qui n’est pas dit comme on l’attendrait que le plaisir trouve sa place.



Le texte de plaisir : c’est « l’éraflure que j’impose à la belle enveloppe ». Ce que je deviens parce que le texte l’a provoqué échappe à l’auteur autant qu’au lecteur qui se remplit du plaisir de la lecture.

Au delà, on rencontre le texte de jouissance : celui qui apporte une nouveauté. Il est une destruction, une véritable déchirure dans le rideau des certitudes. Non pas tant par ce qu’il dit, mais par la manière dont il va détourner radicalement le langage de sa fonction première. On n’est pas complètement éloigné de l’image de la pièce de monnaie tordue évoquée par Claudel quand il parle de poésie. « Un souffle », le vers est « une idée isolée par du blanc » !

On perd pied. Et le réel, qui n’existe pas (car la science n’en explore que des bribes et le langage est impropre à en rendre compte), s’en retrouve profondément perverti et réactivé. Cette perte des repères sociaux qui sur-active le désir, provoque une jouissance propre à l’apprentissage, à la rencontre, à la nouveauté (seule créatrice de plaisir selon Nietzsche).

La parole a-verbale, qui se glisse dans les interstices du discours et s’échappepour créer un sens autonome est une nouveauté : le « para-langage »… L’énoncé laisse une trace dans le réel, comme un pied dans le sable mouillé, quand la mer se retire, qui fait un dessin en creux, n’ayant rien d’un pied et qui s’efface dans l’instant. Mais si on se dépêche, on peut y lire l’avenir, comme l’oracle ancien !



Une parenthèse : parce que je ne peux laisser le texte à la seule écriture…

[Pour information, et parce qu’on ne comprend pas pourquoi, lorsque je suis en pleine digression, soudainement interrompu par quelque sotte engeance à l’esprit mortellement grégaire, abreuvée du langage labellisé des écoles, je réponds que l’essentiel est dans la digression, que le reste n’est qu’un cache-pot, un verbiage d’apparat pour donner le change : « soyez bien sûr, M. le Ministre, garant de l’ordre immuable des hiérarchies injustes, que je ne dis rien à ces gens-ci qui puisse d’une manière quelconque leur servir à grand-chose ! »

A l’oral c’est « dans la digression » que réside l’acte fondamentale de création et la mise en place d’un langage original, libre et débarrassé des mouchards du pouvoir. Cet hors contrôle, cette marge insaisissable est le cœur même de l’acte d’enseignement, la pensée en marche, derrière la parole créatrice ; l’esprit doit-être, collectivement en recherche et non dans la posture du remplissage ! Sauf pour les boulimiques, qui se trouvent bien dans le rôle de l’outre replète ! Que l’éclatement les comble, mais sans moi, je suis un adepte du vide… ]



* * *



J’ai à présent évoqué quelques idées, proposées par différents critiques, que je tiens pour importantes quand on prétend vouloir parler de l’écriture, sans avoir d’autre but – pour éviter autant que faire ce peut, de tomber à mon tour dans un certain fascisme qui consiste pour un professeur, au lieu d’aider à voir, au lieu de faire réfléchir, à imposer sa lecture – que de susciter des interrogations. Apprendre, c’est ôter ce qui empêche de voir, donc détruire les opinions, les préjugés (Platon). Sans quoi nous ne fabriquons que « des ânes chargés de livres » (Montaigne ; Les Essais). Attention : ces ânes n’apprécient pas du tout qu’on viennent briser leurs illusions.



Comment donc se fait-il que tu aies du mal à parler de tes lectures, parler sur tes lectures, parler avec tes lectures ?


Comme je crois l’avoir dit, la première raison qui te pousse à ne pas forcément vouloir parler de tes lecture peut être liée à la pudeur. La connivence que tu as établie avec le narrateur et le plaisir que tu y as goûté sont de l’ordre de l’intimité. Ta relation perdrait alors un peu de sa magie… Cela ressemble à une excuse !

Plus certainement, la manière dont tu vas parler d’un livre en dira long à ton interlocuteur sur la vision que tu en as et lui dévoilera le cas échéant tes limites. De la timidité en somme ; fort compréhensible au demeurant, puisqu’une grande quantité de hâbleurs se font valoir en arborant au revers du veston, le pin’s dérisoire d’une culture livresque pré-fabriquée (voir : les écoles préparatoires). Bah ! Laissons là ce sujet…


Tu peux aussi avoir peur de n’avoir pas « compris » l’œuvre que tu as lue, puisqu’elle t’échappe aussitôt. C’est normal : elle n’est pas là pour être comprise, analysée, mémorisée, elle sert à te donner du plaisir. Si ce n’est pas le cas, cale tes meubles avec ! Et évite de dire comme dans la chanson de Couture : « c’t’ait beau, c’t’ait très beau, j’ai rien compris mais c’était beau… » Non, il faut avoir le courage de dire que l’on n’a pris aucun plaisir à telle ou telle lecture ou bien qu’on a bien aimé sans savoir pourquoi.

Cela n’empêchera pas l’œuvre de venir prendre place dans ta mémoire, de se stratifier et de ressurgir peut-être un jour à travers tes propres mots, dans l’intertexte !


Mais tu aspires peut-être à un autre désir : pouvoir « parler de » ce texte, non pas pour étaler ta science, mais pour partager avec d’autres le plaisir que tu as ressenti à sa découverte, ou mieux encore pour lui servir d’interprète, pour le porter sur ton dos encore un peu plus loin comme un témoignage de ta gratitude, pour qu’il parle en ton nom. « Je ne serais pas parvenu à vous exprimer ceci, mais j’ai avec moi un ami qui l’a fait à merveille, il s’appelle Charles-Louis de Secondat, baron de la Brède, pas loin de chez Bernard Cassagne… » D’où l’intérêt de faire partie d’une bande. Chacun s’entraide ! Que serait ce baron, sans moi, perdu dans une classe de 4ème au XXIème siècle ? Un hurluberlu, voilà tout ! Moins compréhensible que le plus sinistre des rappeurs ! Alors on s’entraide, il me prête un peu de son génie et moi je lui rend l’immortalité… Après tout, il a renversé le monde une fois, pourquoi ne recommencerait-il pas ? C’est cela, le plaisir de la rupture : je le ferais bien chavirer moi ce monde pas beau que quelques mauvais diables ont fomenté pour tout le reste de l’humanité ! C’est qu’il est d’accord avec moi, Montesquieu, et Rousseau encore davantage : car l’humanité actuelle ou ceux qui la dirigent, ne jettent pas seulement le discrédit sur l’homme pour le présent et l’avenir, c’est l’idée de l’humanité qu’ils souillent ces cochons-là, les vivants, les pas-nés et puis les morts aussi ! a fortiori quand ils sont immortels ! L’imposture de la pseudo « science économique », qui n’est autre qu’une méchante et fourbe rhétorique, constitue en elle-même, un véritable crachat qui vient maculer les pages de L’esprit des lois !


Et bien voici les qualités que tu devras acquérir : d’abord la patience, une lecture, ça se digère, parfois pendant de nombreuses années (par dizaines !), il faut rester humble. Ensuite, il faut confronter, refuser, accepter, se battre avec le texte et surtout acquérir de la rigueur. On ne peut développer une attitude critique en disant à propos de n’importe quel auteur : « c’est génial ! ». Il faut que l’œuvre soit soumise à l’épreuve du doute. On peut avoir éprouvé du plaisir à un spectacle sans se répandre en propos emphatiques. Il faut avoir un regard discriminant, qui fasse la part des choses. L’enthousiasme mièvre est une attitude gratuite et stérile. Le vrai critique n’est pas là pour louer ou blâmer, mais pour rendre explicite ce qui ne l’est pas.

Il faut donc être un lecteur précis, rigoureux, qui sait, par delà le plaisir, mesurer l’adéquation du projet et de la production, et dégager le non dit qui entoure tout discours.

Un nouveau plaisir va naître, selon Barthes, c’est le plaisir du voyeur ! Il va donner au texte une seconde vie. Le texte va devenir le support d’une re-création, il va enfanter un discours critique (pas un éloge spongieux !), un discours sur le discours, son descendant – qui peut très bien le détruire d’ailleurs – mais qui naît de ses entrailles, des entrelacs de sa syntaxe. Et ce nouveau discours, qui monte sur son dos pour y voir loin, très loin, n’a qu’une chance de survie : il ne doit pas être parasitaire : une paraphrase du premier, sa copie médiocrement traduite, sa glose, de l’explication de texte purement scolaire. Non ! Ce nouveau discours doit innover (sans mentir, sans déformer, avec une rigueur extrême, pour ne pas trahir), créer un avenir du texte… Quand je tâche de montrer que Racine, dans Andromaque ne présente pas la tragédie sous le signe du fatum, je prends l’œuvre par la tignasse et je lui fais regarder l’avenir quand tout le monde songe qu’elle regarde ses pieds.

Il y a donc un plaisir de la lecture, et un second, plus fort encore, qui est celui de l’analyse. On devient le metteur en scène, on passe de l’Epos au Drama.


Enfin et pour finir, il y a l’écriture. Là, je ne sais pas. Sans doute faudrait-il que je réfléchisse encore, car je suis un voyeur qui rechigne à passer à l’acte et qui, lorsqu’il s’y résout, ne peut l’assumer. C’est dur d’être son propre critique. Et puis le mythe du talent a la peau dure… Et pourtant c’est une chimère (Barthes). On a beau le comprendre…

Je ne veux pas répéter les clichés : l’écriture, cette folie qui vous pousse au ventre comme un besoin naturel pressant, cette seconde nature, la Visitation des muses… Toute une mythologie.

Ce qui est vrai, c’est que la sensibilité est une condition sine qua non de la création. Il faut prendre son désir ou sa hantise comme matière première de l’écriture. Elle est une conjuration de la mort, de la finitude, mais aussi de la vie, une manière de sortir du carcan langagier, (par la rupture dont parlait Barthes), elle est une revendication de la liberté qui implique l’emprisonnement (mais quel emprisonnement ? Alors là, ça dépend, il y en a de multiples).

Après, la volonté de correspondre au désir du public, de se faire désirer d’un inconnu, de tout le monde, c’est sans doute une tentative pour réintégrer la totalité, pour se fuir ou se retrouver, ça dépend. Il n’y a pas de cas général, les motivations sont multiples. Ce qui sera nécessaire de toutes façons, c’est la rigueur, le temps, la pugnacité… il ne s’agit pas seulement de produire un spasme qui remonte de l’estomac, un frisson sous la peau du crane, de la chair de poule sur les avant-bras, (comme avec la musique !). Non, plus que cela, il y aura le trouble intellectuel en plus, la perte des repères, des normes, la création du sens, cette lutte pour la vie. Parce qu’un combat, cela ne se gagne jamais, cela se livre.





Manu9

 




1 Les neurobiologistes prennent le problème à l’envers : ils observent des couleurs sur un scanner qui les autorisent à circonscrire les activités cérébrales dans des zones particulières alors que cette structuration de l’espace physique du cerveau est le résultat et non la cause des phénomènes langagiers et culturels.

2 Les fonctions du langage : voir mon cours sur la question.

3 Ibid.

4 Cinq leçons sur la psychanalyse.

5 Clause Lévi-Strauss ; Structures élémentaires de la parenté (si je me souviens bien)

Freud ; Totems et Tabous

6 Proust ; Contre Sainte-Beuve

7 Discours d’intronisation au Collège de France

8 Se reporter à ce propos à mon cours sur le Voyage

9 Responsable des ventes gratuites dont la hot line restera gratuite étant entendu que le produit ci-dessus n’a encore été testé sur aucun cobaye humain et en l’absence de tout certificat de conformité aux normes internationales de la pensée inique.

 
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