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Propos sur 1984 de G. Orwell

1984

George Orwell


1950 / 1984 / 2005

A mes jeunes lecteurs…

Ce n’est pas une critique de savant que je vais faire là. J’ai décidé de profiter le la lecture d’un roman pour digresser – personne ne sera surpris – en marge de son propos ; sur les chemins de traverse, là où je ne suis pas tenu de faire un cours où je ne fais pas non plus un exercice de stylistique française, ni même un essai critique. Je ne veux pas en soutenir la rigueur et je n’en ai sans doute pas le talent. Je cherche juste à prolonger mes lectures avec quelques uns de mes élèves, sur la place de la cité… Si je vivais encore à Athènes au Vème siècle je passerais peut-être ma vie à dialoguer… Et si quelque rhéteur venait m’entreprendre, je ne dédaignerais peut-être pas de lui répondre, bien que les chantres actuels d’un pouvoir illégitime ne méritassent que du goudron et des plumes ! Peut-être qu’un jour, un de mes élèves retranscrira mes monologues digressifs dans son œuvre immortelle. Et on me retrouvera, en abîme, derrière ce miroir sans tain…

Place donc au bavardage.

 

Destinée d’un roman

 

1984. Voilà bien la preuve que les livres ne portent pas le monde ! La littérature, comme tous les arts, n’est qu’un divertissement, que les puissants ont choisi à un moment donné d’encenser. Le XVIIème servait l’absolutisme. Et, au moins superficiellement – puisque certaines œuvres recèlent un sens dissimulé et persuadent du contraire de ce que l’on y lit de prime abord – comme l’histrion médiéval, elle se traîne aux pieds des lecteurs. On utilise la littérature.

A posteriori, il est facile de légitimer telle ou telle vision du monde en citant quelques petits bouts d’auteurs que l’on n’a le plus souvent pas lus (c’est le genre de procédés que l’on affectionne dans les grandes écoles, les classes préparatoires, les milieux journalistiques et pseudo culturels). On est bien loin de l’art ici ! Voilà pourtant ce qu’on fait des œuvres : du baume à reluire, de la pâte à couillon, pour colmater les doutes du pauvre mortel. Et vas-y que je te « Voltaire a dit » et que je te Montaigne sur mes grands chevaux en agitant mes binocles devant les yeux incrédules des chalands ébahis.

Et pourtant cher Orwell, on m’accusera sans doute de faire comme ces scribouillards, de prendre des bouts de ton livre et de les plier quelque peu à ce que j’ai à dire, mais n’est-ce pas l’essence de toute critique ? Cependant, rassure-toi, je ne ferai pratiquement aucune citation, ce qui m’évitera de reprendre à mon compte ce que tu n’as pas écrit. Je vais juste me poser la question de savoir si la lecture d’un roman comme le tien peut servir de fanal à ses nombreux lecteurs, s’ils tâchent ensuite d’éviter le désastre ou bien si l’œuvre contribue à évacuer les peurs. Ses vertus cathartiques laisseraient alors le lecteur englué dans son mutisme éternel de bonne bête qui aime le frisson autant que la caresse… du fouet. Je reprends ici le reproche que Brecht faisait au théâtre d’identification.

 

La question du genre

 

1984 est un roman ordinaire, apparemment « d’anticipation ». Ordinaire parce qu’il ne comporte pas, sur le plan stylistique d’originalité particulière. Même si c’est un aspect qu’on ne peut – en principe – évoquer dans une traduction. C’est sans doute pour que l’on perçoive l’indigence intellectuelle d’un narrateur acculturé. Il n’empêche qu’en observant des macro-structures comme les descriptions par exemple, ou même les différents argumentaires, et l’absence de relief dans les échanges, on peut être déçu par un tel ouvrage. Certains épisodes paraissent longs. Le rythme n’est pas le ressort essentiel de ce roman, dont le personnage cobaye est censé nous faire visiter ce monde suivant deux axes principaux : la culture et les sentiments.

L’insertion du passage argumentatif où Goldstein analyse le « comment » laissant à jamais dans l’ombre le « pourquoi » pouvait être approfondi philosophiquement.

Dans la veine de Huxley, on peut se concentrer sur son genre (S.F.) : le roman d’anticipation. Peut-être a t-on pu lui reprocher son titre : une date trop proche qui ferait vieillir le livre prématurément… On pourrait presque dire qu’il n’anticipe pas : de jeunes lecteurs situent même aujourd’hui l’action dans le passé. Ce qui importe peu.

 

 

 

 

Un roman « historique »

 

Je préfère lui reprocher d’avoir sous estimé l’être humain ! L’univers de 1984 est trop proche des dictatures connues, comme celle de l’URSS de Staline ou l’Allemagne nazie.

Alors je me contenterai de souligner qu’à l’époque où il écrivait, les Etats-Unis pratiquaient une élimination des être humains tout aussi efficace : la guerre froide, par petits pays interposés, l’élimination des noirs à qui la drogue était distribuée dans les ghettos, les assassinats…

L’un des buts du régime de Big Brother était de nier l’individu afin qu’il s’abîmât dans le collectif au point d’y perdre totalement son identité. Le « pourquoi », c’est la quête du bonheur : en l’absence totale de conscience de soi, on perd le sentiment de finitude et partant, la peur de la mort s’estompe, comme c’était le cas dans les tribus amérindiennes. Leur mode de vie n’était pourtant pas semblable à celui des Occitaniens ! Nous sommes d’accord pour dire que la quête du bonheur socratique est une démarche individuelle, car sans la peur de la mort, aucun plaisir à la braver ! Et si l’on a un corps et un esprit capables de ressentir du plaisir pendant le court laps de temps d’une vie, je ne vois pas bien pourquoi il faudrait s’en priver. La seule limite que l’on y pourrait voir, c’est que le plaisir individuel entrât en conflit avec l’intérêt collectif : la survie de l’espèce et des espèces, ce que chez l’animal l’instinct régule à la perfection. L’homme par des lois sociales doit y suppléer. Tout le reste est vain : profit, richesse… « La puissance et la gloire ».

 

 

La nature du pouvoir

 

Ce qui est intéressant, c’est le caractère virtuel du pouvoir : Big Brother, tout comme l’opposant Goldstein (que l’onomastique nous situe culturellement, assimilant Big Brother à Hitler) n’ont pas d’existence réelle : même « l’opposition » est prise en charge par le Parti et Big Brother est immortel ! La déifications des dirigeants est intéressante dans la mesure où tout le monde admet en 2005 que les chefs d’Etats sont intouchables, surtout ceux qui incarnent « nos » grandes puissances : il ne vient à l’idée de personne que Chirac, en refusant de se présenter devant un tribunal est B.B. Il ne viendrait à l’idée de personne d’imaginer même que Bush soit traduit devant un tribunal international pour « crime contre l’humanité » au nom des enfants qu’il a « sacrifiés » (selon les propos de Madelene Allbright). Cependant, ça ne choque personne pour Hussein ! Big Brother est en pleine forme !

Et B.B. est indestructible. Ce n’est pas Bush, ce chef d’état faible d’esprit, semi analphabète et cynique. Non, c’est un vivier d’hommes de paille aux mains d’une mafia internationale anonyme, l’hydre protéiforme du libéralisme (OCDE, OMC, Banque Mondiale et tous les millions de petits adjoints, technocrates, journalistes politiciens…). Alors qu’une partie majoritaire de la planète est montrée du doigt, exploitées, écrasée sous la botte esclavagiste des pays « développés », les richesses ne cessent de croître et la terre de se dégrader pour une pincée de jouisseurs mégalomanes dissimulés dans l’ombre de B.B. Dans les pays « riches » on génère un sentiment de culpabilité chez les classes moyennes tout en achetant leur complicité avec des gadgets ridicules (automobiles, matériels électroniques…).

Alors il accepte le citoyen lambda, même si ça doit faire crever tout le monde, des fois qu’on lui piquerait sa bagnole… Et puis B.B. l’a dit à la télé… Donc c’est vrai, voilà, on va pas plus loin, sinon faut réfléchir… Et alors là, on a peur ! Une vie remplie de labeur pour des petits plaisirs à bon marché, jusqu’à soixante ans… charmantes perspectives d’avenir ! Alors Qui est responsable ? B.B. ? Oh non ! Il est trop fort, on a peur encore, et puis, qui est-ce au juste ? Non ! le responsable, c’est le RMiste ! Il mange le pain des actifs… On ne se demande pas pourquoi il y a moins d’actifs, on s’efforce d’activer encore davantage ceux qui restent pour qu’ils produisent plus, encore plus, jusqu’à crever farcis d’anti-dépresseurs. C’est ce qui agrée aux riches, voir les autres se traîner dans la douleur, ils en oublient presque qu’ils sont mortels. Pourtant, les vrais parasites, je n’ai pas besoin de les nommer : ils pérorent sur nos écrans. Le capitalisme, par nature inégalitaire entraînera infailliblement une destruction de l’environnement et un appauvrissement total des masses : un monde dégradé à l’extrême où règnera par la violence une caste.

On pourrait croire que ce monde selon Bilal, va être le substrat d’une révolution. Ce serait souhaitable et de grands procès pour ôter au corps social la tique qui prospère dans ses chairs seraient envisageables ! Adieu les salaires exorbitants, il faudra justifier ces années glorieuses vécues au Prytanée ! Il faudra rendre des comptes au smicard qui s’esquinte à longueur de vie pour peau de balle.

Alors pour empêcher ça, il faut contrôler les pensées des gens, et la dessus Orwell est visionnaire : celles des classes moyennes. Big Brother ne contrôle pas les prolétaires : ils n’ont pas les moyens de réagir. On les abrutit avec de l’alcool ou de la drogue (ou des médicaments !), et éventuellement on fait intervenir l’armée en cas d’émeute. Où verrait-on une menace ?

 

De l’usage de la violence

 

La populace est maintenue dans un état d’esprit où la violence est banale, ordinaire, normale, presque comique comme en témoignent les réactions des spectateurs dans le cinéma (rapportées dans le récit enchâssé de Winston). D’ailleurs n’est-on pas hilare devant le chevalier transformé en homme tronc par le roi Arthur dans Sacré Graal des Monty Python ? C’est l’humour noir qui tourne précisément en dérision notre goût pour la violence ; c’est un rire sain parce que la violence est feinte. On peut sans doute aussi reconnaître aux récits de fiction violents (écrits ou filmiques) une valeur cathartique. Les messieurs-très-sérieux, censeurs devant l’Eternel et qui n’ont jamais su passer la seconde, guindés dans leurs carapaces académiques, au premier degré, toujours, se raidissent inutilement. Orwell ne connaissait pas encore les bonheurs de la télé-réalité, qui exhibe la violence des arrestations racistes ou dévoile l’intimité de malheureux débiles qui vomissent leur âme devant les médusés, strip-tease nauséabond ! Ô jeux romains du cirque, presque sains en comparaison d’une telle ineptie…

Ça, c’est la réalité ! l’humain, parce qu’il s’identifie à ses congénères, ressent de la terreur lorsqu’on maltraite l’un des siens – ça pourrait être lui – il ressent de l’empathie, souffre pour l’autre ; alors son cerveau se défend : décharge de l’adrénaline, la douleur des autres devient alors un plaisir, presque une drogue. Et plus la scène est réaliste, meilleure est l’identification. Reste le problème de la culpabilité déclenchée par une sorte de révolte de la conscience morale. En effet, les sociétés pacifiques ont éduqué leurs membres pour rendre l’existence viable, il fallait donc condamner cette jubilation morbide en l’assimilant au Mal sous peine de voir la violence se répandre et compromettre la conservation de l’espèce.

Il suffit d’annihiler le sentiment de pitié déclenché par l’éducation morale de l’individu pour couper court à l’empathie. A l’aide d’un raisonnement – simpliste pour être mieux compris- qui vienne apporter un semblant de justification intellectuelle à la violence, on déculpabilise l’individu. Il éprouve même un plaisir supplémentaire, celui de la transgression. Tant qu’une bribe de civilisation persiste, parce qu’après, privé d’éducation ou aliéné par un endoctrinement, l’homme ne ressent même plus de culpabilité à éprouver du plaisir au malheur d’autrui. Après, l’autre devient la chose, et le discours de justification primaire, ne rencontrant plus d’obstacle, l’homme, privé d’empathie devient un robot parfait, un nazi…

 

 

La peur

 

A ce sujet, c’est intéressant chez Orwell : des « bombes fusées » ne cessent de tomber, prétendument par accident, sur la population.

La peur est un mécanisme essentiel de la domination : l’homme adulte n’a d’intérêt à se mettre sous l’égide d’une organisation collective que si ses besoins en dépendent. S’il n’a pas besoin de sa société, il doit s’en écarter. Les sociétés actuelles exploitent le plus grand nombre au profit d’une frange infime de la population dont la dépravation morale ne rencontre pas de limite !

Il faut donc que l’individu soit dépendant de son système social. Chez Huxley, il y a les pilules du bonheur, dans 1984, le Gin et nous utilisons en plus des « médicaments savamment dosés pour nous rendre serviles et nous aider à supporter une vie en décalage avec notre biologie naturelle.

La peur est une composante de notre existence. Il faut maintenir les gens dans un sentiment – une sensation ! – d’insécurité pour mieux affirmer le caractère indispensable du pouvoir prétendument protecteur. Le « pool » professionnel prend le relais de la cellule familiale. Chez Orwell, comme chez Huxley le giron maternelle de la famille doit être brisé très tôt par un endoctrinement féroce pour que l’individu entre sous la houlette du Big Brother sans qu’aucun repli ne lui soit possible.

Vingt ans après, l’éclatement de la famille dans nos sociétés « libres » aboutit au même résultat ! Quant aux sociétés archaïques, elles voient leurs jeunes, désœuvrés et sans espoir se vouer à des sectes grotesques en opinant du chef devant un vieux bouquin !

La peur de l’ennemi extérieur, « l’axe du mal » contre la menace duquel le pouvoir est censé nous protéger. Si on se place du point de vue occidental, la « menace » est orientale. Bien entendu, elle n’a aucunement besoin d’être réelle, elle sert seulement à légitimer la dictature. L’Irak ne constitue pas une menace, les mensonges américains n’étaient destinés qu’à faire peur pour justifier les dépenses d’armement. La guerre en Irak, comme dans 1984, n’a aucune importance : elle sert à enrichir la famille maffieuse de G. Bush et ses acolytes, tout en maintenant l’américain de base dans sa douce torpeur. Le mythe de l’insécurité est savamment orchestré par les services de la propagande (les médias). La peur paralyse toute forme de pensée.

La peur doit aussi être prégnante ! Si on ne tremble pas au quotidien, on n’y croit plus au croque-mitaine ! C’est pour cela que la vente d’armes libre, aux E.U., devrait être généralisée pour renforcer l’individualisme ! Chaque individu devient un danger potentiel pour son voisin et réciproquement… C’est beau la solidarité ! tu me butes, je te flingue, je dénonce… Chacun se préoccupe de l’autre au plus haut degré ! « Tu craindras ton prochain comme toi-même… » Et puis, la tripe bien essorée, le « Winston » ne pense même plus à aller se cacher pour écrire, il sort son « gun » comme un nouveau né son hochet, les yeux vides, collés à sa télévision où défilent des macchabées et de glorieux flics… Même plus besoin de « télécran » ! On surveille les gens quand on les craint. A présent, ce n’est pas la peine, la foule des paranoïaques n’ira pas tirer sur Chirac ! C’est le voisin de palier qui va en prendre une ! Donc, pas de soucis, ça sert la cause : la peur s’auto génère.

 

 

Le panoptisme

 

Cependant, le « télécran » existe ! Je ne parle pas des familles – elles jouissent de l’exhibition ! – que l’on sonde avec leur accord, en plaçant une caméra sur leur téléviseur. Voilà une formidable mise en abîme du néant, une implosion de la curiosité intellectuelle !

Non, je voudrais évoquer le « panoptisme » dont parle Michel Foucault (Surveiller et punir). Le fait d’être observé en permanence sans voir qui observe. Cette torture existe depuis le XVIIème siècle dans les prisons. Aujourd’hui, on la rencontre partout : en Angleterre, chaque personne est filmée plusieurs minutes par jour ! Sous prétexte de sécurité, l’homme est totalement privé d’intimité. Des caméras sont placées dans les rues, dans les commerces, sur les axes routiers, des boîtes calculent la vitesse des véhicules, des scanner la valeur des caddies, des gens. L’homme de 2005 est incarcéré vivant dans son univers technologique. Alors même qu’Internet permet de véhiculer l’information à la barbe des geôliers de la pensée, de diffuser les idées, qu’apprend-on ? Nos ordinateurs sont espionnés, nos courriers électroniques filtrés par des moteurs de recherche chargés de repérer les mots suspects. C’est une liberté surveillée !

Grâce au terrorisme, des loi comme « patriot act » aux E.U. permettent de supprimer la quasi-totalité des libertés individuelles : chacun devient un « terroriste » en puissance. Le mot est prêt à recouvrir n’importe quelle réalité (nous y reviendrons).

Pour cela, il fallait frapper fort. Par chance il y a eu le 11 septembre 2001 ! Le tour était joué. On légitime du même coup, la guerre à l’extérieur et la dictature à l’intérieur !

 

 

De l’utilité d’un dissident fantoche

 

Dans 1984, il y avait les « bombes-fusées ». Il faut aussi un épouvantail : là où Goldstein incarnait le résistant, Ben Laden fait office de tonton Dracula ! Mais Goldstein existe t-il ? Pas plus que Big Brother… Et puis, il y a Hussein aussi. Je ne dis pas que le 11 / 09 est une opération orchestrée par la maffia de Bush, je dis que si on ignore la cause, nous constatons l’effet. Comme le dit Chomsky (De la propagande), les hommes du monde entier envisagent de se poser la question : « est-il légitime que Bush attaque l’Irak ? » mais ils n’envisageraient même pas qu’on puisse poser la question inverse : « est-il légitime qu’Al Qaïda s’attaque aux puissances occidentales ? » Non, définitivement, les terroristes, ce sont les arabes ! Même si les peuples concernés finissent par tourner fous de Dieu à force de crever ! En aucune façon les terroristes musulmans ne sauraient trouver grâce à mes yeux. Je ne respecte pas la religion plus que la schizophrénie ou la toxicomanie : on ne respecte pas la grippe ! On la soigne. Avis aux illuminés de tous bords !

Pourtant, le prix d’excellence du terrorisme, je propose de le décerner aux gouvernements des Etats-Unis. Et je suggère qu’on les traduise devant une cour internationale pour « crime contre l’humanité ». Les mêmes tribunaux – une fois qu’on aura remanié la justice, qui est une justice de classes – devront siéger dans chaque pays pour juger tous les cadres de la société qui auront, en favorisant leur profit personnel, engendré la pauvreté, la précarité de l’existence, l’exploitation des hommes et leur aliénation. L’espérance de vie d’un mineur n’étant pas celle d’un énarque, on considérera la différence comme une spoliation. Les journalistes ayant manqué à leur devoir en préférant souscrire à l’idéologie dominante seront limogés et l’information confiée à des fonctionnaires indépendants de toute autorité, garants des intérêts du peuple. Les gens seront payés normalement. Et le moyen de parvenir à cela ? Inversons la pression ! Mais ce ne sera pas difficile : Big Brother n’est pas si puissant qu’on se le figure.

 

 

Le cours de l’Histoire

Je terminerai cette critique, ce « surf digressif », en évoquant le point central de l’œuvre d’Orwell. Comme nous l’avons vu, un certain nombre d’éléments étaient visionnaires, mais ses pieds étaient encore dans l’ancien monde. Londres de 1984 est un univers d’oppression mais on a une conscience du passé. Il faut sans cesse réécrire l’Histoire pour supprimer la connaissance du processus qui a conduit à la situation présente.

Le chapitre de la torture, montre que l’homme est faible, que le bourreau veut convaincre sa victime pour se déculpabiliser, qu’il ne s’avoue pas les motifs réels de son acte de torture : le sadisme, la sensation de toute-puissance… Qu’on n’aime plus personne quand on souffre… Rien de nouveau là-dedans ! Des siècle d’inquisition !

L’avenir allait se tourner vers une forme de dictature plus pernicieuse : il ne s’agit plus de surveiller la pensée des individus, il s’agit de la construire, d’anticiper sur ses réactions.

Les progrès scientifiques en psychologie, en linguistique et dans les neurosciences permettent de façonner l’univers mental de l’individu. Des comportements automatiques sont déclenchés par une manipulation émotionnelle qui tire profit des particularité chimiques du cerveau reptilien. Au lieu de martyriser les gens, il suffit de savoir qu’ils réagissent au principe de plaisir et préfèrent l’illusion à la réalité !

L’oubli d’un passé fondateur est facile à organiser : en dirigeant l’attention sur le plaisir immédiat, on enlève jusqu’à la perception du temps. Les programmes scolaires évacuent des pans essentiels de l’histoire humaine (l’étude de la Grèce antique est plus importante que Yalta pour comprendre les enjeux du divorce entre discours et vérité). Or, la situation présente n’est que le résultat d’un processus qu’il faut saisir dans sa globalité pour comprendre où nous en sommes et quels ont été les choix qui ont conduit à notre situation. Les programmes scolaires se concentrent sur l’Histoire récente présentée de manière factuelle et dont les analyses laissent à désirer. Des problématiques indigentes, des questions ineptes (Hitler a-t-il décidé seul la solution finale ou lui a-t-on soufflée, à quelle heure aurait-il pris la décision ?). Malgré ses prétentions « scientifiques », l’Histoire demeure cette mythologie grossière que le pouvoir commandite pour se bâtir des assises et se légitimer… La guerre 39-45, fait office de grand chaos originel ! Le monde après ça, ce ne peut-être que le paradis !

Et puis, le plaisir immédiat est dans l’objet. On préfère le matérialisme. L’objet procure des petites jouissances de substitution. C’est la publicité qui opère le déplacement. L’homme veut jouir beaucoup et tout le temps, mais d’un assouvissement véritable, d’un désir débordant. Ce n’est certes pas la possession du dernier rasoir qui va conforter un mâle dans sa virilité, c’est dans la seule réalisation (passage au réel) ou dans une activité de véritable sublimation qu’il assouvit son désir. Mais non, ça c’est interdit ! Il devra se contenter du rasoir, de la scie électrique ou du jeu vidéo ! Cette soumission à l’objet, dans un présent hypnotique, interdit totalement de penser l’avenir. Occupé de besoins factices, de satisfactions fictives et de plaisirs fades mais immédiats, on ne pense plus à demain, ça rassure… Et l’humanité aurait atteint la maturité ? On nous parle de « fin de l’Histoire ». Mais c’est que vous ne la voyez point l’issue de tout cela, messieurs les énarques ?

 

 

La dictature est linguistique

 

Ce qui est intéressant, c’est le langage ! Orwell montre que sans langage, il n’y a pas de pensée, c’est pourquoi le parti s’attache à falsifier la réalité. Là, il a vu juste. Supprimer des noms, des mots et l’Histoire elle-même, revient à lobotomiser une civilisation. C’est sur le comment qu’il s’est trompé : « L’amour, c’est la haine, la paix c’est la guerre, la liberté c’est l’esclavage ». Il s’agit là de faire prendre des vessies pour des lanternes ! On part du principe que le destinataire connaît la notion évoquée et on veut la lui faire prendre pour son contraire. Comme Goebbels le disait « avec un bonne propagande on peut faire croire à tout le monde qu’un carré est un cercle ». Il s’agit bien d’une falsification du réel. Mais à cette époque, la propagande se donnait pour ce qu’elle était : il y avait des « ministères de la propagande » !

Aujourd’hui, nous parvenons au terme d’une campagne de falsification linguistique mise en œuvre dès l’après guerre par l’idéologie capitaliste. Le journal télévisé se prétend informatif alors qu’il est un pur discours de la persuasion. Mais on le prend pour de l’information parce qu’on ne fait plus la différence. Pensée unique, pensée inique ! Il n’est plus nécessaire de cacher les secrets subversifs dans des donjons inaccessibles ; noyée dans un tas d’immondices la perle reste invisible. Les mots à fort contenu politique ont été peu à peu vidés de leur sens et ils parviennent à désigner des réalités antinomiques ! Une invasion militaire est couramment nommée « intervention humanitaire » ! (Noam Chomsky). Les substantifs « capitaliste » et « libéral » sont généralement mal connotés et mal compris : prononcés par des détracteurs du pouvoir en place, ils sont perçus comme des injures et de ce fait ils se trouvent vidés de leur contenu sémantique. On pourrait aussi bien dire « richard ou crapule ». Alors on ne prononce pas les mots, mais on baisse le nez en considérant que les idéologies ainsi désignées ne sont pas à discuter, ne sont pas en question. Ce qui est en réalité une idéologie dominante, devient une entité aussi indiscutable que l’eau ou l’air.

Faites mine de douter seulement et vous verrez tout un chacun prendre un air entendu en vous enjoignant d’entonner un credo « réaliste » !

Tout ce qui peut en quelque façon évoquer le sens réel de ces termes est éludé par la toute puissance du préjugé.

J’en veux pour preuve l’étude de Damon Mayaffre, Paroles de Président, qui, à l’aide du logiciel Hyperbase, a constaté que le mot le plus employé dans les discours présidentiels est l’adverbe « naturellement » (=Conformément aux lois naturelles, de par la nature d'une chose, d'un être. In Petit Robert 1). Puisque ce qui est énoncé procède de la nature – et même de la Nature, déifiée ! – il est exclu de le remettre en cause : mon discours est une révélation, je suis de droit divin.

En outre, il s’agit d’un adverbe modalisateur, c’est-à-dire qu’il sert à renforcer l’adhésion du locuteur à son énoncé pour en souligner la véracité. Souvent parce que la pertinence de l’énoncé ne va pas de soi ! Cet auteur révèle même que l’adverbe de prédilection du chef de l’Etat sert à connecter des énoncés antinomiques : « Il peut Seigneur, il peut dans ce désordre extrême » (Racine ; Andromaque) / Soutenir ce qu’il hait et bannir ce qu’il aime… C’est tragique !

Cela ne semble pas déranger outre mesure : les gens se contentent de discours stéréotypés, vidés de tout contenu, des coquilles vides aux allures consensuelles, des « discours qui ne s’explicitent pas » (D. Mayaffre). Les journalistes occupent l’espace médiatique et concentrent l’attention sur l’apparence physique des politiciens, sur les algarades de campagne, les coups bas rhétoriques… Ils titrent : « le premier ministre à la plage », « le ministre de l’intérieur est cocu », toutes ces considérations passionnantes qui font grand cas de l’avenir des citoyens…

Pour prolonger la comparaison avec 1984, je crois que les nouvelles du « télécran » n’étaient pas moins honnêtes.

 

Nos menteurs actuels pratiquent la stratégie du « déplacement » (cf. Le Pen, Les Mots ; collectif Sc. Politique ; Toulouse). Big Brother faisait disparaître les noms des personnages et modifiait jusqu’aux ennemis lors d’une guerre, « sans transition », comme disent les journalistes, qu’on n’ait pas le temps de comprendre ! Quand Winston est chargé de remplacer – scrupuleusement – un mot dans un article, nous pensons que c’est exagéré et pourtant, ceux qui font l’opinion emploient assez de spécialistes pour ce faire.

Je renvois à ce sujet à cet amusant article intitulé L’arrêt forme, l’avancée recule dans lequel notre aimable – quoique peu sérieux – confrère Emmanuel Ambrosi, essaie de comprendre avec toute la bonne volonté du monde et l’objectivité qui le caractérise, ce que veulent dire les gens qui lui rebattent les oreilles avec le mot réforme.

L’homme de l’an 2000 n’est plus dangereux : c’est une girouette en pantenne dans un monde en décomposition avancée, et qui court au suicide…

 

Tu vois Orwell, c’est l’avènement de B.B., on en est si imprégné qu’il fait partie de nous. La liberté est morte… sans qu’on lui tire dessus.

 

Mais jeune lecteur, quel que soit ton âge, si je prends la peine aujourd’hui de noircir cette page, c’est parce que l’espoir, semblable à l’antique Phœnix ne me quitte jamais. Et je t’invite, lorsque tu t’adonnes à la lecture, à ne point laisser lettres mortes ces romans, ces pièces de théâtre, ces poèmes, ces essais… Il faut en tenir compte, en parler et puiser dans leurs entrailles l’invention nécessaire pour projeter notre avenir.

 

 

 

 

Manu Ambrosi

 
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